Les histoires vraies d’Anne-Cindy

1- Anne-Cindy au palais

Il était une fois dans un tout petit pays qui avait vécu une terrible guerre, c’était il y avait plus de 100 ans, une guerre terrible, des millions de morts ensevelis sous des tonnes de terres et de gravas, un très grand Président. Et ce très grand Président, un matin, alors qu’il était aux aisances, se faisant coiffer, habiller et chausser eut une idée ; il s’en ouvrit aussitôt à son coiffeur, un homme sage et huppé… : « Si j’organisais une grande fête pour célébrer l’événement dignement ! » Le Président n’était jamais avare d’idées ébouriffantes qui faisaient invariablement dire à ses conseillers : « D’ouque ?… » (Abréviation officielle de l’expression : « mais d’où qu’il va chercher toutes ces idées »). 

Alors, tout autour du Président s’agita une cohorte d’abeilles débordant de projets, des CV et des lettres d’introduction arrivèrent par milliers, tous ses admirateurs étaient bien résolus à pouvoir dire un jour : « J’y étais », ce « j’y étais » qui leur ouvrirait tant de portes plus tard, premier pas brillant d’une carrière au service du grand Président de leur petit pays. 

Anne-Cindy, jolie petite brunette née dans le XVIIe, titulaire d’un master I tout neuf en « communication des institutions et des projets » qu’elle avait péniblement décroché, heureusement, maman connaissait bien son maître de stage, elle était sa maîtresse, ça aide quelques fois, Anne-Cindy avait même embrassé sa mère au soir des résultats, décida qu’elle aussi en serait ! Quelques jours plus tôt, quand elle avait appris que le Président allait faire une grande fête, elle n’avait pas bien compris pourquoi, peu importait, elle avait capté les deux informations les plus cruciales, elle n’avait pas fait des études de comm. pour rien : d’abord, à la fin, il y aurait un chanteur connu et ensuite, il allait falloir beaucoup de monde pour organiser la fête, elle avait déjà un nom, un drôle de nom, « Commémoration du Centenaire », Anne-Cindy pensa que le mot n’était pas joli et un peu trop long, elle en aurait inventé un autre, plus court et plus fun, elle aurait le temps, une fois dans la place, de proposer ses idées, elle appela aussitôt papa. Papa s’était fait un nom dans les milieux de la fête, il couchait même avec une femme de premier plan, une ancienne animatrice de la télévision, c’est elle qui avait été désignée « Maîtresse de Cérémonie », elle était belle, elle était jeune. La fête promettait d’être démentielle.

Anne-Cindy envoya son plus beau CV, papa lui avait dit qu’il s’occupait du reste et effectivement, le surlendemain, il lui apportait un joli contrat de travail, son premier, c’était du sérieux quand même, elle était nommée Chargée des relations avec la province… Anne-Cindy ne comprenait pas trop ce que recouvrait un tel titre… Pierre-Matthieu et Marie-Caro allaient trop grave être jaloux…. 

Dès le premier jour, Anne-Cindy sut que ce boulot serait trop : d’abord elle travaillait au Palais du Président, elle avait vue sur le parc, et puis elle était dans l’équipe de Jean-Pol et Jean-Pol, c’était celui qui couchait avec sa sœur Loana. Tout de suite il lui donna la permission d’arriver le matin à l’heure qui l’arrangeait… ouf, elle ne se voyait pas prendre le métro tous les jours à 8 heures… de toute façon elle ne venait pas en métro, elle venait en scout, comme le Président, ça n’était pas si loin. Même que, elle avait le même scout que le Président, elle le savait, elle l’avait aperçu à plusieurs reprises sortir par une porte discrète du parc ; elle avait pu s’en approcher, il était bien tout comme le sien, exactement le même. Anne-Cindy, avec son premier salaire, Jean-Pol lui avait accordé une avance, fit l’acquisition d’un nouveau casque, noir, comme celui du Président… 

Très vite Anne-Cindy devint indispensable, c’est elle qui disait quoi, c’est elle qui disait qui, c’est elle qui disait où, c’est elle qui disait comment ; quand Jean-Pol passait, toujours il lui faisait un signe de la main, pouce levé… Mais le monde n’est pas juste… Anne-Cindy rencontra ses premiers déboires professionnels : d’abord le concert fut annulé… comment pouvait-on faire une fête sans un chanteur connu ? et puis elle finit par comprendre que la fête n’aurait pas lieu ici, dans la Capitale, mais en province… Anne-Cindy était une jeune fille prudente, elle prit aussitôt rendez-vous avec son médecin de famille pour vérifier que tous ses vaccins étaient à jour, on ne savait jamais, peut-être même devrait-elle en faire un spécial ?…

Anne-Cindy n’était pas au bout de ses peines : un jour elle partit avec toute l’équipe en mission de reconnaissance sur place ; d’abord, le TGV s’arrêta au milieu de nulle part, elle eut du mal à comprendre que c’était là qu’ils devaient descendre, il n’y avait rien, pas un immeuble, pas une enseigne publicitaire, pas un McDo, des vaches partout, c’était la campagne à perte de vue. Tous, ils grimpèrent dans plusieurs bus affrétés à leur intention, il n’y avait pas de métro ici. Pendant tout le trajet, elle ne vit que des champs, des bois et des petits villages tristes… heureusement, les gens qu’elle apercevait depuis son siège n’avaient pas l’air trop agressifs, elle aurait même pu dire, s’ils n’avaient eu cette idée saugrenue de vivre ici, qu’ils semblaient normaux. Enfin, les bus les déposèrent, toujours au milieu de nulle part et là, elle percuta que la fête se ferait dans un cimetière, il y avait des croix blanches à perte de vue… Anne-Cindy n’avait jamais aimé les fêtes genre « goth », elle se souvenait de ce petit copain, en terminal, qui l’avait entraînée dans une fête comme ça, ils étaient tous habillés en noir avec des chaines et des tatouages sur tout le corps et la musique était nulle, on ne comprenait rien aux paroles et en plus on ne pouvait même pas danser dessus ! Là, au milieu des croix, il y avait plein de gens partout, des militaires, des gendarmes, des hommes en costumes, des vieux avec des drapeaux et des… des secrétaires, certainement… il en fallait aussi ! On la présenta à l’une d’elles, une blonde, Jean-Pol lui glissa que ce serait sa correspondante sur place, c’est avec elle qu’elle devrait tout préparer, vérifier la liste des invités, plus de 2000 invités… car ce serait une fête sur invitation… De retour chez elle, dans la grande chambre qu’elle occupait chez ses parents, elle se lava soigneusement, prit une longue douche puis un bain… devrait-elle aller voir son médecin pour faire des analyses, contrôler qu’elle n’avait rien attrapé ?… 

La fête approchait, tout était prêt, presque… il fallait juste finir de vérifier cette liste d’invités, ça, elle n’avait pu y échapper, c’était une vraie corvée. La secrétaire, là-bas, la lui avait envoyée sur son mail, des centaines de noms qu’il fallait réviser et comparer… Anne-Cindy ne comprenait pas trop pourquoi c’était à elle que l’on avait demandé ça, Jean-Pol avait insisté, c’était une mission importante et tous les autres étaient déjà trop occupés… Anne-Cindy n’était pas idiote, elle le savait qu’une fête pouvait être gâchée si parmi les invités se glissaient des importuns ou des ringards… Quand elle plongea dans le listing, une nouvelle déception l’attendait, elle ne connaissait personne, il n’y avait que des généraux, des colonels, des anciens ministres, des présidents de ceci ou de cela, des maires, des sénateurs, des députés, des ambassadeurs (quand Anne-Cindy avait vu qu’il y aurait aussi des ambassadeurs, elle avait aussitôt été vérifier qu’on n’avait pas oublié de commander des « ferrero rocher » pour la réception… et bien si ! mais à quoi pensait-on autour d’elle ? heureusement qu’elle l’avait vu !), « des gens importants » lui avait dit Jean-Pol… Anne-Cindy avait ravalé sa fierté se persuadant qu’il fallait peut-être en passer par là si un jour elle voulait devenir ministre, car Anne-CIndy ne manquait pas d’ambition… 

Ce matin-là, la secrétaire, là-bas, l’appela pour mettre la dernière main au listing, les invitations devaient partir très vite, la fête avait lieu dans un mois. Son interlocutrice était vraiment barbante, à vouloir corriger plein de trucs, une faute dans un nom, un titre, un doublon… Alors que la conversation touchait à sa fin, Anne-Cindy s’aperçut, elle toute seule, qu’une faute n’avait pas été relevée par la secrétaire, là-bas… une grosse faute en plus, deux même, on avait mis Monsieur à la place de Madame et il y avait une faute dans le prénom, Valérie était écrit avec un « y », et l’autre, là-bas, ne s’en était même pas avisée :

    Il reste encore une faute, vous savez… ah, ah, ah, une belle faute en plus… vous avez écrit Valérie avec un « y », c’est « ie », Valerie, vous savez et c’est une dame, pas un monsieur… il faut dire qu’avec un nom comme ça…

Son interlocutrice ne lui répondit pas immédiatement, elle devait être bluffée de sa sagacité… après quelques instants, elle reprit la parole :

    Euh… je suis désolée, mais… il n’y a pas de faute…

    Mais enfin, vous êtes cruche ou quoi, s’emporta Anne-Cindy, Valérie, ça s’écrit avec un « i » à la fin, Valérie, « ie » Giscard d’Estaing… je sais pas qui c’est celle-là, mais si c’est encore une pimbêche et qu’on écorche son nom, on va l’entendre !

Nouveau silence de son interlocutrice, elle devait se rendre compte de sa bourde… en province, ils ont quand même du mal.

    Je suis désolée, Madame, mais Valéry s’écrit bien avec un « y » et c’est bien un Monsieur, c’est l’ancien président de la République !

    Quoi ? répliqua Anne-Cindy, agacée par le ton que la secrétaire, là-bas, prenait, mais c’est ridicule, comment un Président de la République aurait jamais pu être élu avec un nom pareil. Vous devez vous tromper, moi, vous savez je travaille au Palais et si un Président s’était un jour appelé comme ça, je le saurai, je suis bien placée ! Croyez-moi !

On ne la lui faisait pas. Anne-Cindy avait raccroché rageusement. Quelle idiote cette secrétaire, elle se souvenait d’elle, une blonde, ça n’était donc pas que des histoires ces histoires de blondes… Valérie avec un « y »… il n’y avait bien qu’en province qu’on pouvait porter des prénoms comme ça ! Anne-Cindy, elle, avait un beau prénom et elle était brune… heureusement.

2. Anne-Cindy dans les îles

La fête était finie, Anne-Cindy n’avait plus de travail, elle ne s’en faisait pas, elle avait pu serrer la main du président. Pour le reste, il valait mieux oublier, qu’est-ce qu’elle s’était ennuyée, c’était vraiment une fête ratée, elle comprenait maintenant pourquoi on l’avait faite en province et pas ici, à la capitale, quel flop cela aurait été !

Très vite, Jean-Pol, il couchait toujours avec Loana… sa soeur… lui proposa un poste auprès d’un sénateur, assistante parlementaire, c’était un ami, de Jean-Pol… est-ce qu’ils couchaient aussi ensemble ? Anne-Cindy avait hésité, est-ce qu’elle n’allait pas s’ennuyer, ça n’était même pas un sénateur connu, elle ne l’avait jamais vu à la télévision ou bien elle ne se souvenait pas. Au moins, son nouveau travail ne l’obligerait pas à le suivre dans sa circonscription, elle n’avait pas trop saisi le nom ni où c’était exactement, c’était en province…c’est tout ce qu’elle avait retenu ; elle, elle assurait ici les permanences, dans son bureau au Sénat, préparer des rendez-vous, vérifier des dossiers, que toutes les pages soient dans le bon ordre, heureusement elles étaient numérotées. Des dossiers, il y en avait partout, dans certains, presque tous en fait s’était-elle rendue compte, il n’y avait aucune photo, aucune image, ceux qui les élaboraient ne devaient pas avoir fait d’étude de communication comme elle, ils auraient su sinon que, pour accrocher le regard, l’intérêt, il fallait mettre des images, des photos… au moins des graphiques 3D…

Anne-Cindy travaillait beaucoup, du lundi au mercredi, quand monsieur le sénateur venait de sa circonscription pour assister aux séances. La seule chose qu’elle regrettait, c’était de ne plus voir le président, il lui avait serré la main… ils se connaissaient maintenant… Anne-Cindy travaillait beaucoup, mais elle en avait des compensations. Le mois dernier, monsieur le sénateur avait emmené son staff, elle aimait bien ce mot-là, aux Antilles, tous frais pris en charge ; il les réunissait ainsi de temps en temps pour des séminaires de travail chez des amis… heureusement, pas dans sa circonscription, en province. Dès que Anne-Cindy était descendue de l’avion, elle avait su qu’elle allait passer des vacances de rêve, des palmiers partout, le soleil, la mer d’un bleu presque aussi beau que le bleu de la piscine de la grande villa où ils avaient été accueillis. Même les indigènes qui portaient ses bagages étaient cocasses ; Anne-Cindy s’était aussitôt dit que quand elle serait ministre, elle voulait être ministre des Colonies… Jean-Pol lui apprendra à son retour, quel rabat-joie celui-là des fois, qu’on ne disait plus « colonies », mais DOM-TOM… encore un mot rébarbatif, ministre des Colonies, en termes de comm. c’est quand même bien mieux, ça sonne bien… De toute façon, quand elle serait ministre, ce serait elle qui déciderait de ce qu’elle mettrait sur ses cartes de visite !

Les journées s’enchainaient, piscine, bain de mer, balade chez les indigènes, soirées, flirt… de temps en temps monsieur le sénateur travaillait, il fallait lui préparer ses dossiers, mais ça n’était quand même pas souvent. Un soir, Anne-Cindy s’en souvient comme si c’était hier, elle avait rencontré une artiste, une peintre, une vraie, elle s’appelait Sylvère Minifilg, elle avait retenu son nom, ce qu’elle peignait était trop beau… des palmiers, l’eau de la mer, les jolies petites maisons des indigènes ; il y avait même une toile, elle l’aimait trop, on y voyait une 2CV, Cindy aurait trop aimé en avoir une, c’était trop vintage, le long d’une plage de sable jaune, quelques huttes sur le côté. Monsieur le sénateur avait tout acheté, les 10 toiles de Sylvère, il avait l’intention de les accrocher dans sa permanence, Anne-Cindy espérait que ce serait dans son bureau qu’il y aurait celle avec la 2CV…

Là, Anne-Cindy était vraiment en colère. De toute façon, elle avait rompu. Pour qui se prenait-il d’abord ? Elle sortait avec lui depuis 2 mois, rencontré dans l’avion à son retour des Antilles, il était en 3e cycle à l’École du Louvre, il l’embrassait, il lui caressait les seins, une fois il avait même glissé sa main sous sa jupe, ça n’avait pas été désagréable, mais elle avait su résister : elle, elle ne couchait pas ! Ce soir il était venu la chercher au travail, c’était la première fois qu’il venait ici, au bureau.

« C’est quoi ces horreurs sur les murs ?

« De quoi tu parles, mon Tinou ?

« Ben de ces… ces croûtes… Il y en a partout en plus !

« Moi, je les trouve très belles, et en plus, l’artiste je la connais… elle est trop…

« Mais enfin, tu ne le vois pas, c’est des croûtes… elle sait même pas dessiner, toutes les perspectives sont fausses, et c’est pas parce qu’elle a voulu faire genre « cubiste »…

« Oui, et bien Étienne, monsieur le sénateur, lui, il aime beaucoup…

« Je suis pas sûr que ce soit une référence… et ces couleurs… c’est terne, on dirait presque que c’est sale… mais là non plus, à mon avis c’est pas voulu…

« Monsieur le Sénateur, il les lui a toutes achetées…

« Et comment c’est peint… c’est de l’huile ça ?… Ah oui… de l’huile façon aquarelle, elle a dilué ses tubes dans un max d’essence de térébenthine… à moins que ce ne soit avec du diésel, pour faire des économies… Il lui a acheté, tu dis ? Même pour 10 centimes, j’en voudrais pas !

« Elle lui a fait un prix, comme il les prenait toutes, ça lui est à peine revenu à 1000 euros pièce…

« Quoi, mille euros une croûte comme ça… il ne sait pas quoi faire de son argent ton sénateur ! il a couché avec elle ou quoi ?…

« De toute façon c’est avec sa réserve parlementaire qu’il a payé …

« Ah oui, je me disais bien aussi… l’argent des contribuables… ça ne lui a pas coûté trop cher ! Même en promo au Gifi du coin, je ne suis même pas sûr que ça se vendrait…

« Où ?…

« Laisse tomber… Tu permets…

Et là, il avait osé. Il avait pris la toile avec la 2CV, l’avait décrochée puis retournée avant de la remettre à sa place… à l’envers.

« Voilà, comme ça c’est déjà mieux ! on pourrait presque dire que c’est de l’art conceptuel ! elle pourrait en tirer un bon prix comme ça !

Anne-Cindy avait rompu sur le champ… elle n’allait pas rester une minute de plus avec un tel goujat qui ne comprenait rien à l’art en fait ; elle, elle la connaissait l’artiste, elle était trop gentille, elle lui avait même fait la bise, et puis elle était vachement belle, des fringues super classe… Qu’est-ce qu’il l’avait gonflé avec ses remarques, pour qui se prenait-il, ça n’est pas parce qu’il étudiait au Louvre qu’il pouvait donner son avis. De toute façon, pour devenir ministre c’était avec un artiste connu qu’il faudrait qu’elle sorte, pas avec un étudiant qui étalait sa science !

3. Anne-Cindy à la mairie

Ce qu’elle redoutait le plus était arrivé, monsieur le sénateur l’avait invitée dans sa circonscription et Anne-Cindy se demandait si elle devait retourner voir son médecin… après tout, la dernière fois, elle en était revenue sans maladie grave pas même la courante ou une poussée boutonneuse… Cela faisait longtemps qu’il insistait, elle avait dû accepter, il en fut très heureux :

« Vous verrez, Anne-Cindy, on s’amuse bien dans ma Mairie, tout le monde s’entend bien, j’ai une super équipe autour de moi.

C’est ainsi que Anne-Cindy apprit que monsieur le sénateur était aussi maire… elle ne savait s’il fallait qu’elle l’en admire plus…

Ce matin-là, le chauffeur vint la prendre devant chez elle pour la mener à la gare ; l’escapade ne serait pas très longue, ce soir elle serait de retour chez ses parents. Quand ils regagnèrent leur place dans l’un des wagons de 1re, elle le vit tout de suite, lui elle le connaissait, elle l’avait déjà vu à la télévision… comment s’appelait-il déjà ?… Vu de près, il ne faisait plus tout jeune, à la télévision, c’est quand même mieux. Monsieur le sénateur se retourna gaiement vers elle :

« Nous allons voyager en bonne compagnie, il y a Norbert, c’est notre député… et ancien ministre… Alors Norbert, comment vas-tu ? Tu rentres dans ta circonscription, comme moi ?

Un ancien ministre… son rêve… et plusieurs fois si ça se trouvait, elle ne se souvenait plus de quoi, monsieur le sénateur fit les présentations ; il avait été à l’agriculture (ça, elle ne voudrait jamais être ministre de l’agriculture, allez au Salon flatter la croupe d’une vache, beurk ; c’est pour cela qu’elle avait arrêté l’équitation dès la deuxième leçon, le cheval lui avait pété au nez pendant qu’elle l’étrillait), une autre fois au budget (toute la journée au milieu des chiffres, ça non plus, elle n’en voudrait pas), aux relations avec le parlement (elle n’avait pas trop compris à quoi il servait celui-là) ; il avait commencé comme secrétaire d’État à la jeunesse (Anne-Cindy espérait qu’elle deviendrait directement ministre sans jamais passer par la case secrétaire d’État, ça lui faisait trop penser, pour une femme en tout cas, c’était son cas, à sa professeur d’anglais en 6e puis à nouveau en 4e, madame Michelaire, elle ne savait pourquoi, toujours habillée pareil, une sorte d’ensemble en poil de… en poil de quoi, d’ailleurs ? un chignon très serré, où se lisaient de très nombreux cheveux blancs, retenus à la base par un bandeau plus ou moins violine, la bouche toujours serrée autour d’un rouge à lèvres plus ou moins violine aussi, les sourcils en accent circonflexe… non, Anne-Cindy ne serait jamais secrétaire d’État ! elle sauterait directement au tour suivant).

Dans le train où ils avaient pris place, aussitôt le député lui proposa de venir s’installer à côté de lui, monsieur le sénateur prendrait le single de l’autre côté de la travée. Il avait dû être beau, il était habillé… on aurait dit un chasseur allant à la messe, pantalon vert foncé à grosses côtes, une chemise de flanelle (c’était ça, de la flanelle ? Anne-Cindy n’en savait trop rien, une sorte de gros tissu limite pelucheux, c’est ce mot qui lui était venu à l’esprit tout de suite) à carreaux avec une cravate bleu nuit en… ça, elle ne trouvait pas le mot… en nid d’abeille ?…  sur laquelle était cousue une sorte de blason, 2 cors de chasse et une tête de chevreuil… un chasseur. Ministre de la chasse, ça existait ? Par dessus, une grosse veste en laine. Elle ne savait comment il faisait, mais il arrivait quand même à paraître élégant : ça avait dû être un bel homme, il sentait bon, un mélange d’après-rasage de qualité et de cigare ; quand il ouvrit la bouche pour lui parler, ce fut une tout autre chose, mon Dieu l’horreur, elle n’avait jamais, de sa vie, senti odeur aussi fétide :

« Alors jeune fille, tu travailles, je te tutoie, hein, la différence d’âge me le permet, tu travailles avec Hubert… Ça va, il n’a pas les mains trop baladeuses ?

« Euh… non monsieur le député…

« Oh, appelle-moi Norbert, Anne-Cindy…

Leur début de conversation fut interrompu par le passage des contrôleurs, parmi eux il y avait une contrôleuse :

« Bonjour Annette.

« Bonjour monsieur le ministre. Faites-vous bon voyage ?

« Toujours, quand je sais que vous êtes là.

Anne-Cindy vit la main du député s’attarder longuement sur les fesses d’Annette qui ne remarquait rien, du moins le laissait-elle croire. 

« Hmmm, me voilà rasséréné. J’aime bien avoir des jolies filles autour de moi…

Disant cela, le député posa sa main sur sa cuisse… il s’était encore approché, Anne-Cindy aspirait à petites goulées par la bouche pour ne pas trop sentir son haleine d’oeuf pourri.

À un moment, le député lui avait parlé tout le long du voyage, elle avait fini par s’habituer à son haleine, elle avait bien dû, elle ne se souvenait plus de tous les sujets de conversation qu’ils avaient eus, la seule chose dont elle se souvenait c’est que dès le début, il avait relevé l’accoudoir central qui les séparait puis que sa main avait progressivement monté le long de sa cuisse depuis le genou, le train amorça une décélération :

« Ah… nous arrivons chez nous… remarqua Norbert…

Anne-Cindy avait fini par l’appeler Norbert ; sa main était maintenant au niveau de sa jupe, elle aimait porter des jupes très courtes sur de beaux collants imprimés ou brodés. Anne-Cindy regarda par la fenêtre du wagon sur l’indication de Norbert, elle vit quelques maisons perdues, quelques usines et quelques grandes surfaces ; à peine les avait-elle vues, le train s’arrêtait déjà à la gare… ça ne devait pas être une très grande ville. Sur le quai, Norbert l’embrassa pour lui dire au revoir, lui glissant dans l’oreille qu’il serait enchanté de la revoir bientôt. Est-ce que si elle couchait avec lui, sa carrière avancerait plus vite ? Il faudrait d’abord qu’elle se renseigne si personne dans sa famille ne l’avait déjà fait, elle ne serait pas, alors, obligée de se dévouer elle-même…

« Allons-y, Anne-Cindy, le chauffeur doit nous attendre, j’ai une journée chargée aujourd’hui, plusieurs rendez-vous, une réunion puis ce soir, je préside le Conseil…

Devant la gare les attendait une grande voiture grise, mais le chauffeur ne se leva pas pour venir leur ouvrir leur portière, Hubert prit la place devant :

« Allons-y, Louis.

Une centaine de mètres plus loin, le véhicule pénétrait dans une petite cour intérieure entourée de bâtiments vieillots : 

« Voilà, nous y sommes… Allons-y.

Pour Anne-Cindy, la journée fut longue… elle ne servait à rien ici, simple observatrice comme avait dit monsieur le sénateur :

« Vous verrez, Anne-Cindy, ce sera très instructif !

Il avait vraiment tenu à lui présenter sa ville, ses autres collaborateurs, elle n’avait pas retenu tous leurs noms, ça ne serait pas utile. Les rendez-vous se succédaient, une jeune assistante, montre en main, faisait entrer et sortir les demandeurs : ça commença par un trio mal fagoté, ça n’était pourtant pas des paysans, c’était des chefs d’entreprise locaux… Puis ce fut le tour d’un couple venu se plaindre ; monsieur le sénateur, monsieur le maire en l’occurrence, leur donna immédiatement raison et promit que le responsable du service fautif devrait s’expliquer. Ensuite, il y eut le maire de… de Longueville sur quelque chose, un personnage énorme, le crâne rasé, le visage rouge, deux petits yeux inquisiteurs derrière de petites lunettes rondes qui ne lui donnaient même pas un air intellectuel (de toute façon, les intellectuels fatiguaient Anne-Cindy, mais là, quand même…), la chemise grande ouverte sur un torse tout blanc parsemé de quelques poils, Anne-Cindy aurait été mal éduquée, elle aurait dit « poils de cul », mais elle savait quand elle pouvait plaisanter et quand elle ne pouvait pas, une gourmette et une chevalière en or… Il parlait fort ; lui aussi se plaignait, il mettait en cause des agents communaux, des chefs de service, des directeurs, tous aussi incapables les uns que les autres, il s’échauffait, monsieur le sénateur-maire, c’était son vrai titre, lui donnait raison tout en essayant de le raisonner, que pouvait-il y faire ?… c’était comme ça dans la fonction publique, les élus n’avaient pas beaucoup de pouvoir… bien obligés de faire avec et ça n’était même pas lui qui avait recruté la plupart…

« Au fait, Hubert, tu en es où pour ma nièce Blandine ? tu m’avais bien dit que tu aurais un poste pour elle, hein… ce soir au Conseil, il y a des dossiers un peu chauds, tu auras besoin de tous les soutiens…

« C’est fait, Roger… tiens, justement je vais pouvoir te le faire confirmer par le directeur général des services, je le reçois juste après toi…

« Hmmm, celui-là, il les couvre bien ses services justement.

Un léger coup frappé à la porte précéda l’entrée d’un petit homme chafouin, vraiment pas très grand, habillé un peu comme Norbert, le député, mais sur lui ça ne faisait pas du tout élégant, depuis combien de temps n’était-il pas allé au pressing ? son costume bien sûr, Anne-Cindy s’amusa toute seule de son jeu de mots… était-ce un jeu de mots ?

« Ah, monsieur le directeur général des services, où en est-on du poste de responsable de la piscine pour la jeune fille dont je vous ai parlé l’autre jour ? Roger s’inquiète…

« Euh… monsieur le maire… je ne sais pas… les entretiens de recrutement ont lieu cet après-midi…

« Quel recrutement ? tu m’avais bien dit que c’était fait Hubert, non ? Ce soir au Conseil…

« Non, non, pas de problème Roger, c’est juste pour les syndicats et pour le contrôle de légalité de la préfecture, ah, ceux-là… nous ne pouvons pas faire autrement, il y a tellement de règlements et de normes… Alors, monsieur le directeur général des services, comment s’est passé l’entretien de Blandine ?

« Euh… je ne sais pas, monsieur le maire… je… je me renseigne…

Déjà, le petit homme sortait son portable, un vieux portable qui devait dater de plusieurs dizaines d’années, il y avait encore des touches dessus… Son teint devint vite livide, d’une voix à peine audible, il reprit la parole, sous le regard insistant des deux édiles républicains :

« Monsieur le maire… je… je ne sais pas ce qu’il s’est passé… elle… euh… Mademoiselle Blandine Caillot ne faisait pas partie des candidats retenus sur CV…

« Quoi ? Tu vois Hubert, quand je te dis que tu n’es pas le patron chez toi ! Tous ces fonctionnaires…

« Monsieur le directeur général des services, vous veillerez à refaire des entretiens et à ne pas oublier cette fois mademoiselle Caillot… Nous avons d’autres choses à voir ?

« Le budget, monsieur le maire, ce soir c’est le DOB [1](pour les ignares : Débat d’Orientation Budgétaire, un grand moment de notre démocratie enviée dans le monde entier) de la Communauté de Communes.

«  Oui, oui, je sais… une séance importante… et ennuyeuse… bon, Roger, je m’occupe de ta nièce, ne t’en fais pas, n’est-ce pas monsieur le directeur général des services… je t’appelle.

« Je compte sur toi, Hubert… ce soir, le Conseil va être chaud sinon…

C’est ainsi qu’Anne-Cindy comprit que monsieur le sénateur-maire était aussi président de la Communauté de Communes, quel homme important, quand même…

Une longue réunion se déroula alors, le petit homme chafouin étalait des rapports, des chiffres, des tableaux, des taux, des plans aux noms incompréhensibles. À un moment donné, monsieur le sénateur-maire s’endormit… Anne-Cindy aurait bien fait de même, mais elle n’avait pas sommeil, elle faisait la liste des ministères qu’elle aurait bien aimé avoir. Enfin, après une longue heure de monologue du petit homme chafouin, la séance s’acheva.

« Vous voyez, Anne-Cindy, la journée d’un maire n’est pas toujours drôle… Qu’est-ce que j’ai maintenant… ah, madame la directrice des affaires culturelles… entrez…

Deux femmes pénétrèrent dans le bureau, d’abord une grande femme à la tenue très colorée et très élégante, d’immenses lunettes au-dessus du nez, elle était vraiment… elle était vraiment impressionnante ; elle était suivie par une seconde, pas bien grande, elle lui rappelait sa professeur d’anglais, chignon et tout, elle avait le nez tout rouge, elle devait être enrhumée, il y avait même comme une petite goutte au bout…

« Alors, madame la directrice des affaires culturelles, vous allez encore me parler budget, je suppose, il n’y en a jamais suffisamment à votre goût ?

« Non, monsieur le maire, aujourd’hui je viens vous entretenir de la situation de la Médiathèque

« Oui… c’est ce que je disais, vous venez encore me demander de l’argent…

« Monsieur le maire, la situation est désastreuse, le bâtiment dans lequel la Médiathèque est hébergée n’est vraiment plus adapté, je vais laisser la conservatrice de la Médiathèque vous exposer la situation…

Anne-Cindy regarda la petite femme qui ressemblait à un professeur d’anglais, qu’est-ce que ça devait être ennuyeux comme métier d’être bibliothécaire, être obligé de lire toute la journée…

« … le Ministère de la Culture vient d’annoncer une enveloppe nouvelle en faveur de la lecture publique, ce pourrait être le moment de reprendre notre projet de…

Anne-Cindy fut d’un coup très déçue, elle se serait bien vue ministre de la culture, rencontrer des artistes connus, mais s’il fallait aussi s’occuper de bibliothèques… alors non, jamais elle n’accepterait de devenir ministre de la culture…

« Écoutez, madame la directrice des affaires culturelles, je comprends bien vos problèmes, j’y suis sensible même… mais la situation n’est vraiment pas favorable… nous avons d’autres projets plus urgents, l’État se désengage de plus en plus… et nos concitoyens n’admettraient pas de voir les projets pour lesquels j’ai été élu, encore repoussés.

« J’en suis consciente, monsieur le maire, mais une Médiathèque neuve serait aussi un atout pour notre territoire, pour son développement ; la culture, vous le savez bien, fait partie de la qualité de vie de la population, c’est la base du « vivre ensemble », nous avons beaucoup d’usagers…

« Je sais tout ça, madame la directrice des affaires culturelles, je sais tout ça, vous me l’avez déjà dit cent fois, tout comme l’École de musique, le Festival, le Musée, le Théâtre… Vous savez, nous ne serions pas ville Chef-Lieu, aurions-nous vraiment besoin de tous ces équipements… Être la ville la plus importante du département nous oblige à soutenir des politiques que nous n’aurions pas développées autrement et qui nous coûtent cher, très cher… Tenons-nous en là, madame la directrice des affaires culturelles, nous n’en avons plus les moyens. Où en est-on d’ailleurs du projet de fermer le Musée pendant l’hiver, il n’y a personne qui vient, aucun touriste…

« Monsieur le Maire…

« Allez, j’ai encore du travail… Merci pour votre engagement, mais je ne me laisserai pas imposer mes choix par le ministère… déjà que si nous n’étions pas ville chef-lieu…

Anne-Cindy était en admiration devant monsieur le sénateur-maire, la manière dont il avait su remettre à leur place ces deux femmes… C’était vraiment un grand homme politique… elle avait de la chance de travailler pour lui, un jour elle serait ministre, c’était sûr, il fallait juste qu’elle trouve de quoi.

[1] Pour les ignares : Débat d’Orientation Budgétaire, un grand moment de notre démocratie enviée dans le monde entier.

4. Anne-Cindy à la noce

Monsieur le sénateur-maire avait à nouveau invité Anne-Cindy dans sa circonscription, mais cette fois, ça n’était pas pour le travail, c’était pour le mariage de sa nièce, Sylvine :

  • Vous verrez, ça sera une petite fête toute simple, mais on sait s’amuser chez nous, je vous le promets. Norbert sera là aussi, il me parle souvent de vous.

Cindy espérait qu’il sentirait moins mauvais de la bouche cette fois ! 

Le chauffeur vint les prendre comme la dernière fois à leur arrivée à la gare en fin de journée :

  • Louis, vous me déposerez à la maison puis vous irez accompagner Anne-Cindy à son hôtel ; je vous ai réservé un petit hôtel Anne-Cindy, nous ne sommes pas très riches en hôtels par ici, j’espère qu’il vous conviendra, je vous ai aussi réservé une table… ne vous inquiétez pas, tout est déjà réglé par les services, régalez-vous. Demain matin, Louis passera vous prendre à 10 heures pour vous amener à la Mairie, c’est moi qui marie Sylvine… je vous laisserai mon I-Phone, que vous preniez des photos pour les poster sur le Facebook et sur twitter… c’est important que nos concitoyens voient que leur maire est proche d’eux…

Anne-Cindy avait acheté un joli petit ensemble pour l’occasion, elle avait surtout hâte d’essayer ses nouvelles chaussures, des ballerines rouges avec un joli noeud blanc, très vintage, mais toutes neuves, Anne-Cindy aimait bien le style vintage, ça lui donnait un air très élégant, mais seulement quand c’était du neuf. Elle ferait de l’effet même si elle était un peu anxieuse, monsieur le sénateur lui avait dit que ce serait une petite fête toute simple… À 10 heures, le chauffeur vint la chercher, il faisait beau, un grand soleil, pas un nuage, la journée commençait bien. Anne-Cindy ne savait si elle devait s’assoir à côté du chauffeur ou derrière, elle se mit derrière, elle était quand même l’assistante du sénateur. Le trajet fut court, la voiture s’arrêta à l’entrée d’un boulevard, il y avait des barrières, la circulation était interdite, la Police Municipale contrôlait :

  • Salut Daniel, alors, ça gueule pas trop ? Toute l’avenue bloquée pour le mariage de la nièce du maire, tu dois en entendre…
  • Non, ça va, de toute façon c’est comme ça, c’est marqué en toutes lettres sur l’arrêté que j’ai scotché sur les barrières, s’il y a des récalcitrants… bing… de toute façon, c’est toujours les mêmes, l’opposition…
  • Bon, allez, je vais être en retard, tu m’ouvres…
  • Oh ! Hervé !, tu ouvres, c’est la voiture du maire.

Devant la Mairie où Louis la déposa, il y avait une calèche avec de beaux chevaux recouverts de grands-voiles de tulle blanc, Anne-Cindy fit un écart, elle ne voulait pas que l’un des chevaux lui pète au nez ; ils avaient des petits sacs en cuir attachés derrière les cuisses pour leurs besoins, qu’est-ce que ça sentait mauvais ; quand elle se marierait, il était hors de question de faire le trajet en calèche, elle se voyait plutôt dans une belle Cadillac cabriolet blanche ou alors une Buick… ou une Stutz noire, ce serait vraiment vintage, mais il faudrait qu’elle soit neuve… non pas noir, ça portait malheur pour un mariage… rouge ? on avait le droit pour des noces ? Partout, tout le long de l’avenue il y avait plein de voitures stationnées, toutes arboraient de magnifiques noeuds blancs ou roses, des BM, des 608, des Classes A, des Jaguar, des Audi, des Cherokee, des 4×4 Toyota, Dodge, Nissan et même une superbe 2CV… Cette fois Anne-Cindy attendit que le chauffeur vienne lui tenir la portière, il fut un peu long à comprendre, mais enfin il descendit, contourna la voiture et lui ouvrit :

  • Vous arriviez pas à ouvrir, ma p’tite dame ?

Pour qui se prenait-il celui-là, elle en toucherait deux mots à monsieur le sénateur. Justement, il était sur le parvis de la Mairie, accueillait tout le monde, une grande écharpe bleu-blanc-rouge en travers de son costume grège, il se l’était fait faire sur mesure chez un tailleur près du Sénat ; n’étaient sa calvitie avancée et sa taille bedonnante, elle aurait presque pu le trouver séduisant :

  • Ah, Anne-Cindy, vous avez bien dormi j’espère, car aujourd’hui on va danser jusqu’au bout de la nuit ; vous verrez, on va bien s’amuser. Norbert est déjà arrivé, il est avec sa femme au deuxième rang, il y a des places réservées pour les personnalités, il y en a une pour vous…

Anne-Cindy n’en revenait pas, elle était une personnalité ici… elle s’assit au deuxième rang, tout au bout, il y avait déjà plein de monde, elle avait répondu par un petit signe de la main au député quand celui-ci l’avait vue et avait levé la main dans un geste très sympathique.

  • Mes amis, en attendant la mariée, elle ne devrait plus tarder, je vous propose un petit rafraîchissement, un très bon champagne que nous achetons auprès d’un producteur local à la Mairie ; non, non, restez à votre place, le personnel municipal va venir vous servir… ah, ah, ah, pour une fois que je peux vous rembourser une partie de vos impôts…

Éclat de rire général, cet Hubert, il était vraiment impayable. Enfin la mariée arriva, une petite grosse avec une choucroute sur la tête, toute en rose… le rose on avait le droit.. ; son mari n’était pas plus grand qu’elle, pas plus gros non plus. Tout alla très vite et un long cortège s’ébranla en direction de la maison de monsieur le sénateur, il aimait beaucoup sa nièce et avait toujours promis que quand elle se marierait, il prêterait sa maison et son grand jardin ; les services municipaux y avaient installé des gardens décorés d’une farandole de lampions, ainsi qu’une petite scène pour le bal, ce soir :

  • Ah, ah, ah, vous voyez, mes services savent faire des belles choses quand il y a des événements importants dans leur ville. Nous avons une vraie politique sociale, nous ici, s’exclama monsieur le sénateur-maire en présentant le lieu de la fête.

C’est sûr, ce soir, on allait bien s’amuser, pas comme l’autre fois pour leur commémoration, Anne-Cindy aurait presque pu aimer la province ; « ah, tiens, et Ministre des Affaires sociales ? »…

  • Cindy !…

Anne-Cindy n’aimait pas qu’on l’appelle Cindy, ça faisait trop… trop banlieue… C’était Norbert, le député qui lui faisait de grands signes de sa main libre, de l’autre il tenait une coupe :

  • Venez, que je vous présente Gilbert, le député de l’autre circonscription, celle de l’Ouest…
  • Bonjour monsieur le député.
  • Oh, nous sommes en famille ici, appelez-moi Gilbert… Vous verrez, d’ici ce soir, nous serons devenus grands amis.

Gilbert n’était pas très grand, ni trop gros d’ailleurs, il portait un vieux complet gris, mais de marque, une chemise rose et un magnifique noeud papillon bleu qui mettait en valeur sa courte barbe grisonnante.

  • Mais, vous êtes toute mignonne, dites-moi, Cindy…
  • Anne-Cindy, Monsieur le Député…
  • Anne-Cindy… c’est un très joli prénom que vous portez là. Dites voir, elle très belle votre broche…

Le député approcha son visage des seins d’Anne-Cindy, elle les avait mis en valeur par un décolleté pigeonnant du plus bel effet et, approchant sa main, il caressa du doigt la petite broche qu’elle tenait de sa maman… Ses yeux étaient rivés sur le galbe de sa poitrine qu’il effleura également brièvement…

  • Oui, je sens que nous allons très bien nous entendre, tous les deux… et votre robe est vraiment courte, dites-voir, Norbert m’en avait parlé… Vous avez raison, il serait dommage de cacher d’aussi belles jambes… en quoi est-elle ?

Le député froissa délicatement entre deux doigts le bas de sa robe, touchant brièvement sa cuisse :

  • Mon père était tailleur… c’est que je m’y connais, moi, en tissu… Vraiment magnifique, un très joli brin de fille votre assistante…
  • Je suis l’assistante de monsieur le sénateur, en fait, monsieur le député…
  • Oh non, vous êtes têtue… appelez-moi Gilbert…
  • Oui, Gilbert.

Anne-Cindy avisa un autre homme qui lui faisait des signes, elle le connaissait, mais elle ne savait plus qui il était :

  • Excusez-moi, Gilbert, je crois qu’on m’appelle…

Comme Anne-Cindy se retournait pour rejoindre l’homme, le député lui glissa à l’oreille, tout en lui pinçant les fesses :

  • Méfiez-vous, c’est Roger, le maire de Longueville sur Trille, il a souvent les mains baladeuses…
  • Je vous connais, n’est-ce pas… Votre visage me disait quelque chose et d’un seul coup, je me suis souvenu, nous nous sommes rencontrés dans le bureau d’Hubert…
  • Oui, c’est ça, monsieur le maire…
  • Appelez-moi Roger… Tenez, je vous présente ma nièce Blandine, la Directrice de la piscine municipale.

Se tenait à ses côtés une grande fille, les cheveux très courts, le visage carré, toute en muscle, revêtue d’un sportswear très chic… enfin… chic pour elle. Anne-Cindy aurait presque pu croire que c’était un garçon… et même pas mignon en plus… Blandine lui tendit la main et lui écrasa minutieusement toutes les phalanges… 

Après un bref lunch, ce fut la cérémonie religieuse, monsieur le sénateur-maire lui en parlait souvent de son église, on venait de loin pour l’admirer ; tout le monde se rassembla et le cortège reprit le chemin du centre-ville ; à nouveau une rue était fermée à la circulation ainsi qu’une placette pavée qui aurait pu être belle si elle avait été autre chose qu’un parking : il ne devait pas venir tant de touristes pour l’église… ni place de stationnement pour bus, ni trottoir, ni commerce, ni même un petit bar sympathique… Anne-Cindy s’y connaissait en tourisme, pendant ses études de comm., elle avait fait ses stages dans un OT (Office de Tourisme), elle avait bien aimé. Le brigadier-chef du matin, celui qui avait aussi fait la circulation devant chez le sénateur-maire tout à l’heure, était encore là, il bougonnait dans sa moustache, travailler le samedi matin passe encore, mais le samedi après-midi en plus… il oscillait un peu sur ses jambes, devait souvent se soutenir sur une barrière :

– Boudiou, il attaque le petit blanc du maire, mais qu’est-ce qu’il est bon, faudra que j’demande au Christophe qu’y r’garde à la Mairie si y’en aurait pas encore une caisse ou deux pour le barbeuc’ de d’main… Allez messieurs-dames, on circule, c’est interdit par-là, c’est marqué… c’est l’maire…

Tout le monde se stationna devant une grande église, ça n’était pas une cathédrale non plus ; dedans aussi elle était belle… Anne-Cindy n’aurait pas non plus fait tout un voyage pour la voir, d’ailleurs, quand elle travaillait à l’OT pour ses stages, les gens lui demandaient rarement, c’était arrivé une fois ou deux peut-être, des renseignements sur une église, on lui demandait la liste des restaurants et des hôtels, les horaires de fermeture des magasins, ce qu’il y avait comme zoo pour les enfants ou comme cave pour le papy et pour ceux qui vraiment aimaient les vieilles pierres, s’il y avait des « visites flash », ça c’était bien les « visites flash », il restait du temps pour faire autre chose… Comme lui disait son directeur d’OT, tiens, il lui faisait penser au brigadier-chef, même moustache et tout : 

– Ma petite, ce qu’il faut bien retenir c’est à quoi ça sert le tourisme : ça sert d’abord au commerce local… sinon, ça servirait à quoi d’entretenir tout ce patrimoine ?

Il lui avait répété tellement de fois qu’Anne-Cindy l’avait cité dans son rapport de stage. Au sortir de la messe, le cortège s’ébranla dans un délire de klaxons : tout était prêt pour la grande soirée du sénateur-maire.

La fête était très animée, il y avait des buffets, des serveurs avec des plateaux pour le champagne, et même un rôtisseur qui faisait tourner des cochons de lait ; Anne-Cindy s’amusait beaucoup… enfin, « s’amuser » était-il le bon terme, elle passait dans les bras de différents édiles locaux, Norbert et Gilbert, bien sûr, Roger aussi et d’autres, tous voulaient toucher un morceau de son anatomie, il y en avait même eu un pour s’extasier sur ses ballerines, « ah, enfin… » Alors qu’elle dansait un slow langoureux, le deuxième avec Roger, des éclats de voix se firent entendre, la voix du sénateur-maire, il ne l’avait pas encore invitée à danser, lui :

  • Il n’y a plus de champagne ? Il n’y a plus de champagne ? J’en ai fait livrer 50 des caisses ! Comment ça il n’y en a eu que 30 de livrées ? et c’est maintenant que vous me le dites ? Vous êtes sûr de vous ? Vous avez regardé partout… parce qu’avec les services municipaux, je me méfie… Vous avez tout vérifié ? Mais qu’est-ce qu’on va faire ? Bon, j’appelle Margaux chez elle, allons-y, il va bien falloir qu’elle trouve une solution… Allo, Margaux, on ne retrouve pas les autres caisses de champagne, où que tu les as stockées ?… 
  • On n’en a trouvé que 30, des caisses…
  • Commet ça, j’en avais commandé que 30, tu te moques de moi… 

Le ton montait : 

  • 50 j’avais dit… je sais quand même ce que je dis, 50 !… Va en chercher 20 autres à la Mairie et ça presse !
  • Comment ça, il n’y en a plus non plus… mais, à quoi vous pensez donc dans les service…
  • Ça n’est pas mon problème, débrouille-toi, va en acheter…
  • Mais je m’en fiche de tes bons d’engagement, débrouille-toi je te dis, qu’est-ce que tu es gourde quand tu t’y mets ! Il doit y en avoir au Caveau des Vignes…
  • C’est fermé ? Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse que c’est fermé. Demande-lui d’ouvrir, c’est pour le maire ! Avec tous les aménagements que j’ai faits devant chez lui, il me doit un renvoi d’ascenseur, qu’il l’ouvre son magasin, il n’est pas si tard. 
  • Et quand tu les amèneras, les caisses, je te préviens, ne nous dérange pas, c’est une soirée privée ici, tu les laisseras derrière le volet, Charles viendra les réceptionner.

Hubert raccrocha son téléphone rageusement : 

  • Mais comment voulez-vous travailler dans de bonnes conditions dans cette mairie, avec tous ces agents incapables de remuer leurs dix doigts… enfin… c’est pas comme si on ne le savait pas, n’est-ce pas, mes amis !

Anne-Cindy était fière d’Hubert, il savait diriger les hommes, lui… C’est sûr, un jour, il serait ministre ! Et elle serait sa collègue, Ministre du Commerce.

5. Anne-Cindy et Black M

Le Président avait été réélu brillamment, dès le second tour et Monsieur le Sénateur était devenu Ministre… enfin… Secrétaire d’État… tant pis, on lui donnait quand même souvent du « Monsieur le Ministre »… Secrétaire d’État aux Anciens Combattants, Anne-Cindy ne savait même pas que ça pouvait exister comme ministère. La prochaine fois il serait Ministre pour de bon. Il lui avait aussitôt proposé de rejoindre son Cabinet, Chargée de Communication, ses études allaient être utiles ! Anne-Cindy avait beaucoup de travail maintenant, elle travaillait toute la semaine et même les jours fériés, c’est même ces jours-là qu’elle travaillait le plus, 8 mai, 14 juillet, 11 novembre, il fallait commander des gerbes, tout régler à la minute prêt avec l’aide de camp d’Hubert, elle l’appelait Hubert maintenant comme tout le monde au Cabinet. L’aide de camp d’Hubert était un beau militaire, Capitaine d’Artillerie… quand même, un uniforme ça vous pose un homme… Il n’était pas marié, un jour, qui sait, il serait peut-être Général, il était encore jeune, une brillante carrière l’attendait, tout comme elle. C’est tout naturellement que le soir où il fêta son nouveau galon, Commandant, Hubert était intervenu en haut-lieu, elle se retrouva dans ses bras, il sentait bon, il était fort, il appliqua ses lèvres sur les siennes, mais il ne la tripota pas, il était bien éduqué Côme de La Rochette, elle avait senti plein de frissons et le soir, rentrée chez elle, Anne-Cindy s’aperçut que sa culotte était toute mouillée… ce serait lui ! Quand elle serait Ministre de la Défense, elle le prendrait comme aide de camp.

Dès le deuxième rendez-vous, un soir qu’il avait fallu travailler tard pour préparer une commémo, il l’avait invitée chez lui, un bel appartement dans une des rues du Monopoly, avenue Mozart, dans le XVIe, case orange, on voyait même le sommet de la Tour Eiffel. À peine la porte se fut-elle refermée que comme dans tous les bons films, ils se ruèrent l’un sur l’autre, il lui arracha même un bouton de son corsage… Anne-Cindy avait été très surprise de ne pas se mettre en colère, elle avait même beaucoup aimé. Au début, elle avait eu un peu mal et puis finalement ça n’avait pas été désagréable… Était-elle en train de tomber amoureuse ? Côme avait été tout surpris de s’apercevoir qu’elle était encore vierge, il était confus…

Ce matin-là, ils devaient aller en Province, encore une commémo. Il avait fallu qu’elle se fâche la veille avec l’autre, là, elle ne savait plus trop quelle fonctionnaire de Préfecture qui l’avait prise de haut en lui rappelant que non, elle n’avait pas été prévenue que le Ministre ne recevrait pas la presse… de toute façon, les journalistes en province, ça n’était pas eux qui allaient permettre à Hubert de devenir un vrai Ministre. Anne-Cindy était tout excitée, elle allait faire son baptême d’hélicoptère, tout le Cabinet se déplaçait dans un Puma ; à l’arrivée sur une base aérienne, il y aurait plusieurs voitures et des motards : elle adorait ça, toutes ces voitures avec leurs gyrophares qui fonçaient sur les routes de campagne, c’est comme ça qu’elle aimait la campagne Anne-Cindy, avec ces motards qui leur ouvraient le chemin et faisaient stopper tout le monde pour leur permettre de griller les stops… Un jour, il faudrait qu’elle passe son permis, pensa Anne-Cindy… et puis non, quand elle serait Ministre, elle aurait un chauffeur de toute façon et des motards.

Quand ils arrivèrent, tout était déjà en place, il y avait Norbert et Gilbert et même Roger qui avait été élu Sénateur à son tour ; la Préfète, en grande tenue de préfète vint les accueillir, il y avait à ses côtés la pimbêche qu’elle avait remise à sa place hier au téléphone et plein d’autres secrétaires ; un peu plus loin une ribambelle de vieux oscillaient sur leurs vieilles jambes, qui avec un képi, qui avec un béret, tous au garde-à-vous, portant chacun un drapeau qui claquait au vent : heureusement il ne pleuvait pas, Anne-Cindy n’aurait pas voulu abimer ses nouvelles ballerines. Hubert rejoignit directement le rang protocolaire sans se tromper, trouvant sa place du premier coup, comme s’il avait fait ça toute sa vie, qu’est-ce qu’il faisait bien son travail… mais pour sa part, jamais elle ne serait Secrétaire d’État aux Anciens Combattants… Tout le monde se mit en rang, il y eut quelques flottements autour du Ministre :

  • Le protocole est rigoureux lors d’un dépôt de gerbe, chacun a sa place… mais Hubert ne voulait pas que la Députée de l’opposition soit trop près de lui, il a fallu bousculer un peu l’ordre de préséance… lui glissa Côme alors qu’une trompette lançait une sonnerie.

Côme se figea aussitôt au garde-à-vous, Anne-Cindy ne savait pas trop si elle devait faire pareil… Puis ce fut un grand silence, une minute… qui surveillait le chronomètre ? Son téléphone portable sonna à ce moment-là, une chanson de Black M comme sonnerie. L’autre pimbêche de la Préfecture la fusilla du regard ; « qu’est-ce qu’elle veut celle-là, je travaille, moi, Hubert attend un appel important du Cabinet du PM  (Premier Ministre) », il avait transféré ses appels sur son téléphone. Anne-Cindy décrocha, « Allo ? » c’était maman qui appelait pour savoir si Côme viendrait bien ce week-end, elle avait prévu de faire, la cuisinière du moins, un veau marengo, est-ce qu’il aimait le veau ? Comme Anne-Cindy  allait répondre, une fanfare entama bruyamment l’hymne national, ça couinait, ça grinçait, ça jouait faux, autant qu’Anne-Cindy pouvait s’en rendre compte, elle avait fait du piano quand elle était petite. Enfin la cérémonie se termina, Hubert resserra les mains de tout le monde : il était temps d’aller déjeuner. Le cortège s’ébranla sans encombre jusqu’à un grand hôtel défraichi de Longueville sur Trille où avait lieu la réception. Quelques véhicules non officiels avaient bien essayé de se joindre au cortège, des petits vieux ou des secrétaires, mais en avaient été empêchés par les motards. C’était réservé au Ministre et à son Cabinet et aussi la Préfète ainsi qu’à Norbert, Gilbert et Roger. La députée de l’opposition, elle, s’était débrouillée toute seule.

Le directeur de l’hôtel les accueillit avec forces courbettes, il était rouge de bonheur, c’est son modeste établissement qui avait été choisi pour cette occasion, de toute façon il n’y en avait pas d’autre dans le coin.. Tout le monde se rassembla dans la grande salle du restaurant, la députée de l’opposition arriva en retard, les discours purent commencer ; Anne-Cindy attendait avec impatience que Monsieur le Secrétaire d’État prenne la parole, c’est elle qui avait rédigé son discours, il avait à peine été retouché par le Secrétaire Général, il avait gardé tout son quatrième paragraphe…   Enfin le repas fut servi, une entrée froide puis une entrée chaude, un entremet puis une poularde avec une délicieuse sauce aux morilles, Côme avait tout mangé, il faudrait qu’elle téléphone à maman pour faire plutôt une poularde dimanche et puis le plateau de fromages, fromages de pays, Côme n’aimait pas le fromage, ça aussi il faudrait qu’elle n’oublie pas de le dire à maman. Tous les plats avaient été servis à bonne allure, mais pas trop vite non plus, par des serveurs qui faisaient un peu provinciaux, certainement des paysans et paysannes du coin, il y en avait même un qui avait des taches sur ses gants blancs. Le fromage était terminé depuis plusieurs minutes déjà, les couverts desservis, on entendait des bruits en cuisine, le dessert tardait à venir…

  • Mais qu’est-ce qu’ils font en cuisine, interrogea Gilbert, ils en mettent du temps à servir le dessert ! Moi, à la fin d’un repas, il me faut un dessert !

Anne-Cindy était bien d’accord avec Gilbert. Encore quinze minutes passèrent sans que rien ne bougea. Ca commençait à s’impatienter dans la salle de réception :

  • Bon, et bien moi, je vais aller faire un tour voir si je ne trouve pas un petit quelque chose sucré à grignoter. Vous venez avec moi, Anne-Cindy ?

Anne-Cindy se leva et accompagna Gilbert dans une pièce attenante, ouverte aux quatre vents. Il y avait là les chauffeurs, les motards et les secrétaires, la pimbêche aussi était là, ils mangeaient des sandwichs debout autour d’une longue table posée sur des tréteaux.

  • Mais dites donc, ça à l’air bon ce que vous mangez, c’est quoi ?
  • Un sandwich au jambon, Monsieur le Sénateur, lui répondit la pimbêche.
  • Sans beurre, ni cornichons chuchota une voix.
  • Vous en avez de la chance de manger, vous ! Nous ça fait un quart d’heure qu’on attend d’avoir le dessert ! Et vous, pour le dessert, vous avez quoi ?
  • Des fruits, Monsieur le Sénateur, pomme ou banane, répondit à nouveau la pimbêche.
  • Et même pas un chacun, chuchota la même voix que plus tôt, Anne-Cindy n’arrivait pas à savoir qui avait l’outrecuidance de se comporter ainsi.
  • Ah, des fruits… et bien je vais en prendre un, moi, j’ai faim quand même, ils n’ont toujours pas servi le dessert à côté ! 

Gilbert choisit une pomme bien rouge, la plus rouge du panier et croqua avidement dedans :

  • Aaah, je peux pas finir un repas sans dessert… tiens, j’en prends une deuxième pour cet après-midi…
  • Il est pas gonflé celui-là, reprit la petite voix.

Cette fois Anne-Cindy le repéra, c’était un motard, lui il ne risquait pas d’avoir une promotion avant longtemps, il faudrait qu’elle en parle à Côme. Pour qui se prenait-il ? Gilbert n’avait pas eu de dessert, quand-même !

Enfin, le repas s’acheva, dessert servi, Hubert en reprit 2 fois ; maintenant, il aurait fallu aller visiter une usine, mais heureusement, le Cabinet du PM avait appelé, il fallait rentrer immédiatement à la Capitale. La visite se ferait sans eux. Le cortège du Ministre s’ébranla avec force gyrophares sous la pluie, il était temps de partir ; Anne-Cindy ne voulait pas salir ses ballerines. 

6. Anne-Cindy aux urnes

À l’issue d’un remaniement, il y en avait souvent, il y avait tellement de proches à qui le Président avait promis quelque chose… Hubert était devenu Ministre, un vrai, Ministre du Développement durable ; Anne-Cindy ne savait qu’en penser, c’était un peu comme un ministère de la campagne… les arbres, les animaux, les rivières… elle aimait bien après tout, surtout l’été entre mer et piscine… Hubert l’avait emmenée avec lui dans ses valises… quand il lui avait dit ça, Anne-Cindy avait eu un peu peur, elle était facilement claustrophobe…  il l’avait nommée Chef de Cabinet, elle avait droit à un chauffeur, elle avait bien fait de ne pas passer son permis. Elle travaillait vraiment beaucoup maintenant, elle avait des responsabilités Anne-Cindy, elle rentrait tard et maman s’inquiétait : « tu vas être fatiguée, ma chérie, tu as des droits quand même !  » ; maman ne se rendait pas compte, elle n’avait jamais travaillé elle, tout ce qu’il y avait à faire, de réunions en réunions avec des sortes de professeurs Tournesol qui avaient toujours plein de solutions aux problèmes, même quand il n’y avait pas de problèmes… : des solutions pour le réchauffement climatique… Anne-Cindy avait toujours froid de toute façon, elle serait bien retournée dans les colonies ; des solutions pour le transport propre… Anne-Cindy n’était pas concernée, elle n’avait pas le permis ; des solutions pour la transition énergétique… ça devait être un truc comme les chacras ou la transmission de pensée, Anne-Cindy n’imaginait pas qu’un gouvernement s’intéressa aussi à ça ; des solutions Agenda 21… ??… ; des solutions mettant en avant la biodiversité… Anne-Cindy achetait toujours du bio, ça elle l’avait souligné à la dernière conférence ; des solutions pour la gouvernance environnementale… elle s’intéressait beaucoup à ce sujet, Hubert le lui avait d’ailleurs particulièrement demandé : si elle voulait, elle aussi, un jour être ministre, il fallait qu’elle soit incollable sur le sujet.

Quand le numéro d’Hubert s’afficha sur son téléphone, elle était déjà en ligne sur son portable : « Je te laisse, maman, Monsieur le Ministre m’appelle. »

  • Ah… Anne-Cindy, je voudrais te voir, je t’attends dans mon bureau…

Anne-Cindy rejoignait souvent le ministre dans son bureau, un grand bureau un peu triste, un peu guindé… le sien aussi d’ailleurs… de grands murs lambrissés sombres, une grande toile représentant un paysage tout vert avec de tout petits personnages dans un coin, une bibliothèque avec des vieux livres dedans… elle avait la même dans son bureau en arrivant, elle l’avait fait enlever… et tout un tas d’autres vieilleries… Anne-Cindy avait été dans d’autres bureaux d’autres ministres, ils se ressemblaient un peu tous… c’était comme ça dans les ministères… Anne-Cindy aurait aimé être ministre avec un bureau moderne et coloré.

  • Anne-Cindy, je voulais te parler de ton avenir…

Anne-Cindy était toujours désorientée : en privé il la tutoyait, en public il la vouvoyait, elle le laissait toujours parler le premier pour savoir si c’était l’heure du tutoiement ou du vouvoiement. Elle était doublement désorientée, qu’est-ce qu’il voulait dire en voulant lui parler de son avenir…

  • Moi non plus, quand j’avais ton âge, je ne me serais jamais imaginé ministre et aujourd’hui… eh ben tiens, c’est fait !…

Anne-Cindy se l’imaginait très bien pour sa part !

  • … toi aussi, tu pourrais un jour devenir Ministre… mais d’abord, il faudrait que tu aies un mandat…

Un mandat ? il fallait un mandat comme dans les séries, quand les flics veulent fouiller un appartement, il leur faut toujours un mandat d’un juge ou d’un procureur ?…

  • Un mandat ?…
  • Oui, il faudrait que tu sois élue… C’est de ça que je voulais te parler. Dans un an, ce sont les élections municipales, tu pourrais te présenter et être élue Maire… et un jour, même, députée ou sénatrice, ou peu importe… là, tu auras la légitimité… Il faudra aussi que tu adhères au parti, ça, ça sera plus simple…

Anne-Cindy était un peu perdue, quel parti, le même qu’Hubert ?… mais il en avait changé tellement souvent, comment savoir lequel était le bon ? le dernier, certainement, c’est là qu’il avait été nommé ministre…

  • Je te verrais bien te présenter à Briance aux Roses contre la Maire sortante, elle est dans l’opposition à l’Assemblée… si tu pouvais lui ravir sa mairie et qui sait, ensuite, sa circonscription… Tu auras le soutien de tout le monde là-bas, Norbert bien sûr…

Norbert aussi était ministre, Ministre de la Défense…

  • … et puis Gilbert et Roger… et bien sûr tu auras le soutien de l’équipe qui commence à se former autour du leader de l’opposition locale…

L’opposition à l’opposante ?… ça semblait un peu tordu, la politique… Hubert lui expliquait un peu tout, il avait été Maire lui aussi et Sénateur, il avait vraiment déjà tout planifié :

  • … il te faudra une personne de confiance sur place… j’ai tout prévu. Tu te souviens de Blandine, la nièce de Roger, la Directrice de la piscine municipale, elle a vraiment fait du bon travail, elle leur a serré la vis… elle pourra être ta directrice de campagne et ensuite, quand tu seras élue, ce sera ta directrice de cabinet…

Anne-Cindy n’en revenait pas, elle aussi elle aurait un Cabinet à elle et un autre chauffeur, elle n’hésita pas longtemps…

  • Je… j’accepte Monsieur le Ministre, bafouilla-t-elle…
  • Ah, ah, ah… je ne vois pas comment tu pourrais refuser, surtout que tout est prêt : ce week-end nous allons faire une visite privée à Briance pour rencontrer ta future équipe… elle n’est pas encore complète, tu pourras y mettre ta patte.
  • Est-ce qu’il faudra que j’habite là-bas ?…
  • Oui… non… il faudra que tu y passes un peu de temps, les moments clés, les Conseils les plus importants bien sûr et les week-ends pour rencontrer un maximum de monde, les fêtes et les spectacles des associations, les compétitions sportives et bien sûr les cérémonies…

Anne-Cindy n’était pas très contente en cette soirée du 1er tour, elle n’était pas encore élue, elle était en ballotage, elle n’aimait pas ce mot-là, ça faisait un peu « tripotage »… et l’autre, là, la Maire sortante était en tête… d’accord, elles n’avaient que quelques voix d’écart, mais quand même… et maintenant il fallait qu’elle fasse un débat contre elle en direct sur la radio locale et sur les réseaux… ça l’ennuyait d’avance, elle se souvenait des émissions politiques à la maison quand elle les regardait… mais bon elle était Chef de Cabinet d’un Ministre quand même, elle avait potassé à fond toutes ces histoires de gouvernance et même maintenant, elle savait plein de trucs sur le Développement durable, la transition énergétique et tout… la Maire sortante avait justement été chahutée pendant la campagne car elle ne se préoccupait pas de tout ça…

Anne-Cindy était heureuse, ça y était, elle était Maire, elle avait un grand bureau pas très moderne : tout de suite elle décida qu’il fallait qu’il soit refait à neuf, ce fut sa première décision, tout faire refaire son bureau… 

Elle se souvenait, la première fois qu’elle avait rejoint son bureau, elle venait tout juste d’être élue, Anne-Cindy avait eu un moment de panique quand elle avait vu la pile de parapheurs sur son bureau. Dessus était collé un post-it : « à signer ». Courageusement, Anne-Cindy s’était installée à son bureau, un grand bureau en bois précieux, un large fauteuil en cuir et avait saisi le premier parapheur. Il était rempli de courriers ; elle allait en avoir pour des heures à tout lire mais Anne-Cindy était une femme de tempérament, si un jour elle voulait devenir ministre, il fallait en passer par là, Hubert le lui avait dit. Le premier courrier ne faisait qu’une page, elle l’avait lu attentivement et l’avait signé en bas à droite de sa plus belle encre fuchsia… Anne-Cindy n’utilisait que des cartouches d’encre fuchsia avec le beau Mont-Blanc que maman lui avait offert quand elle avait eu son bac. Le second courrier était très court, à peine une demi-page, elle l’avait lu et signé. Heureusement le parapheur n’était pas rempli, elle était assez vite arrivée au bout. Quand elle avait eu fini le premier, elle s’était attaquée au second ; le premier courrier faisait 3 pages, il était long, fastidieux, elle n’y avait rien compris, des suites de mots difficiles, des chiffres, des sigles, des références de loi…  Anne-Cindy avait senti les larmes lui monter aux yeux… et si après on l’interrogeait… devait-elle les apprendre par cœur ?… Péniblement elle était arrivée à la fin du courrier, un sentiment de vide la gagnait, elle l’avait signé d’une main tremblante. Un coup léger à la porte lui avait fait lever la tête, c’était Blandine, sa directrice de cabinet :

  • Tout va bien Madame le Maire ?
  • Ou… oui… il y en a toujours autant à signer des courriers ?
  • Oui, presque tous les jours, mais ne vous en faites pas, ils ont tous été relus par les directeurs généraux ou par moi ; si ils sont sur votre bureau c’est que c’est bon, vous pouvez les signer les yeux fermés.
  • Les yeux fermés ?… je ne suis pas obligé de tous les lire ?
  • Non ! Bien sûr vous pouvez, mais les services ont fait le travail, vous, votre rôle c’est de signer au bleu.
  • Au bleu ?…
  • Oui, Madame le Maire, les originaux doivent toujours être signés dans une autre couleur que le texte imprimé…
  • Ah !… je les ai signés en fuchsia !
  • Ah ? il vaudrait mieux que ce soit à l’encre bleue…
  • Mais je n’ai que des cartouches fuchsia…

Dès le lendemain, Anne-Cindy avait acheté un nouveau stylo plume avec des cartouches bleues, elle l’avait repéré l’autre jour au Palais du Stylo à la Capitale, un magnifique Mont-Blanc ; c’était son outil de travail maintenant, elle gardait celui de maman avec ses cartouches fuchsia pour elle. Quand Anne-Cindy eut fini de signer les 9 autres parapheurs, très vite, elle n’avait pas eu besoin de tout lire… elle avait eu comme un nouveau sentiment en elle, un sentiment de gratitude, presque d’admiration pour toutes ces secrétaires qui écrivaient tous ces courriers toute la journée… Elle avait compris maintenant pourquoi il y en avait tant. C’était un beau métier que celui de secrétaire mais aussi un dur métier… Plus tard elle serait Ministre des Secrétaires.

Madame le Maire était très appréciée, Gilbert, Norbert et Roger ne lui pinçaient plus les fesses… Elle recevait des présidents d’associations et elle leur donnait toujours raison, Hubert lui avait dit de faire comme ça, des commerçants également, eux aussi avaient une association de toute façon ; les subventions avaient été multipliées par deux ; la Directrice Générale des Services lui avait fait remarquer que ça n’avait pas été prévu au budget, qu’il faudrait trouver de l’argent ailleurs, pour compenser. Tout de suite Anne-Cindy s’était souvenu de cette réunion avec Hubert quand il était encore Maire, il avait bien dit qu’une bibliothèque ou un musée ça n’était obligatoire que dans une ville chef-lieu, elle savait maintenant que c’était une ville où était installée la Préfecture, à Briance il n’y avait qu’une Sous-Préfecture, elle pouvait donc s’en passer. Aussitôt Anne-Cindy décida de réduire de moitié le budget de la bibliothèque et de fermer le musée l’hiver, il n’y avait que les écoliers qui y allaient de toute façon, pas de touristes. Anne-Cindy avait été un peu surprise quand son adjoint à la culture, un ancien professeur d’anglais, s’était fâché, se permettant même de lui rappeler que la culture était un axe majeur de la politique du parti… Il avait fallu l’amadouer, Madame le Maire avait été magnanime, elle avait aussitôt augmenté les subventions aux associations culturelles, tous ces braves gens qui faisaient tant de belles choses, des jolis spectacles de fin d’année, des belles expositions… quand elle serait en retraite, elle aimerait bien se mettre à la peinture… elle avait même augmenté la subvention du Théâtre, une scène conventionnée avec le Ministère de la Culture, elle y avait été deux fois et s’était bien ennuyée, c’était incompréhensible, mais bon, c’était une association, eux aussi méritaient un coup de pouce pour leur repas annuel ! Quand la directrice de la bibliothèque partit en retraite l’année suivante, on ne la remplaça pas, de toute façon qui pourrait encore souhaiter devenir bibliothécaire de nos jours, ça devait être ennuyeux comme métier de devoir lire toute la journée tous ces livres ; la preuve, la dernière librairie de la ville avait fermé : plus personne n’achetait de livres… C’est ce qui lui donna une autre idée pour faire des économies : il y avait assez de livres à la bibliothèque, elle avait eu un peu mal à la tête quand elle avait dû la visiter en début de mandat, était-il encore besoin d’en acheter de nouveaux… pas tous les ans quand même… une fois par mandat, ce serait suffisant… Et puis il y avait cette histoire de musée… Elle avait convoqué le directeur des affaires culturelle et sportive, déjà pour lui dire qu’il y avait une faute sur sa carte, c’était inacceptable ; celui-là, elle ne l’aimait pas avec sa ridicule barbichette blanche :

  • Ah, Monsieur le directeur, et cette histoire au musée… vous m’avez dit qu’il fallait rénover les réserves… vous savez très bien que nous sommes sur un budget contraint… On a vraiment besoin de tout ce bric à brac et toutes ces vieilleries ? Je suis sûre que si on organisait une brocante, on pourrait vendre beaucoup de choses, on ne garderait que ce qui est le plus joli…
  • Euh… Madame le Maire, la plupart des collections ne nous appartiennent pas… 
  • Comment ça elle ne sont pas à nous ?…
  • Non, Madame le Maire, ce sont des dépôts de l’Etat, ils sont inaliénables…
  • Quoi ! C’est à l’Etat tout ça et il faudrait que ce soit moi qui dépense de l’argent pour ranger leurs affaires ! Vous me préparerez un courrier au Préfet pour lui dire de venir reprendre tout son bric à brac !
  • Mais… Madame le Maire…
  • Bon, j’ai un autre rendez-vous maintenant, il faut que j’y aille. On m’attend pour l’assemblée générale de l’association des boulistes… J’attends votre courrier pour le Préfet à ma signature sur mon bureau dès demain matin !

Anne-Cindy aimait bien de temps en temps faire preuve d’autorité… et ce courrier-là, elle le lirait, on ne la lui faisait pas à elle. De toute façon, celui-là, elle ne l’aimait pas, avec sa barbichette blanche, quand il partirait en retraite, ce ne serait pas la peine de le remplacer non plus. Elle savait bien comment on faisait des économies dans une Mairie…

7. Anne-Cindy à la radio

Ça y était, Anne-Cindy était ministre. Ministre du Logement. La preuve : elle avait déménagé, elle n’habitait plus chez ses parents, elle avait emménagé dans un joli petit hôtel particulier, treize chambres ; elle avait eu un coup de chance phénoménal, l’appartement qu’elle avait trouvé était situé juste à côté de son lieu de travail, l’une de ses entrées donnait même directement sur son bureau, depuis un  long couloir qui desservait l’un des salons et la première salle à manger. Tout de suite, elle avait fait changer les tapisseries… et les peintures… et les meubles, que des trucs horribles, pas du tout vintage… et elle avait fait enlever les toiles, des paysages avec même pas de personnages dedans, à quoi cela pouvait-il servir ? Elle avait encore la carte de visite de Sylvère Minifilg, elle lui avait aussitôt acheté toutes ses peintures, elle avait même passé une commande spéciale pour elle, son portrait au volant d’une 2CV au bord de la plage… En plus, dans son logement, elle n’avait rien à faire, il y avait un maître d’hôtel, un valet et une femme de chambre, une lingère, un cuisinier, un chauffeur, un jardinier et leurs aides et leurs remplaçants ; si elle avait eu des enfants, elle aurait même pu avoir des gouvernantes… il faudrait qu’elle y songe… Au travail elle avait un directeur de cabinet, un chef de cabinet, leurs adjoints, un aide de camp, ça n’était pas Côme, elle ne sortait plus avec lui, un simple capitaine d’infanterie, il faudrait qu’elle lui obtienne une nouvelle barrette rapidement, un chauffeur attitré et toute une nuée d’autres agents, même des secrétaires ; tous, quand ils la croisaient, baissaient les yeux et lui disait bonjour respectueusement, ou bonsoir ; Anne-Cindy avait su rester humaine, de temps en temps elle leur répondait : « vous me préparerez un dîner pour ce soir, nous serons 18 », « votre dossier, il est illisible, même pas un graphique pour l’égayer », « j’attends toujours mon café », « je n’ai pas le temps, Hubert m’attend » – il était devenu Premier Ministre, ça elle n’en aurait pas voulu comme ministère, il s’occupait de tellement de choses inintéressantes…, « allons-y, ne traînons pas », « mais qu’est-ce que c’est que cette horreur, là, accrochée au mur ? », « vous verrez ça avec… Gauthier, Bernard, Bastien, Pierre-Matthieu (son ami d’enfance), Marie-Caroline (son amie d’enfance) », c’est à peu près tout ce qu’elle avait retenu comme nom, mais tout le monde l’appelait Madame la Ministre, certains Madame le Ministre… elle-même ne savait trop ce qui était correct, au début du moins, car Bérangère, la Ministre des Affaires Sociales lui avait dit qu’elle devait se faire appeler « Madame LA Ministre, nous sommes des femmes, nous ne devons pas en rougir, il va bien falloir qu’ils s’adaptent à la fin »…, « je vous ai déjà dit que vous deviez m’appeler Madame LA Ministre !  rappelez-moi votre nom ? »…

Anne-Cindy avait de nombreux dossiers à traiter, mais il y avait plein de gens autour d’elle pour s’en occuper, des énarques, des saint-cyriens, des… elle ne savait plus… Il y avait aussi une directrice de la communication, elle la convoqua dès le deuxième jour et lui demanda à quoi elle passait son temps exactement, comment il se faisait que les dossiers soient aussi mal présentés, aussi tristes, « des couleurs, des photos, des graphiques 3D, des images animées, des power-point, mais qu’est-ce que l’on vous a appris à l’école ma petite… moi, de mon temps… – Anne-Cindy était l’une des plus jeunes ministres du gouvernement,  tout juste 34 ans – Bon, allons-y, hop-hop-hop, vous me reprenez tout ça… et faites court !… il y a beaucoup trop de textes. Qui, dites-moi franchement, a du temps pour lire tout ça ? ».

Anne-Cindy collectionnait toutes les coupures de presse où l’on parlait d’elle… elle était célèbre… tellement, qu’un grand journaliste l’invita à participer, en direct, à l’une de ses émissions matinales… elle avait dû se lever tôt ce matin-là, dommage qu’une autre entrée de son appartement ne donnait pas directement sur les studios de cette radio, son chauffeur l’y avait conduite ; elle n’avait pas de motards pour lui ouvrir la route, mais elle lui avait quand même demandé d’activer le gyrophare : il fonçait sur les voies réservées au bus, laissant loin derrière lui tous ces malchanceux qui n’avaient pas pu trouver, comme elle, un appartement juste à côté de leur bureau… L’émission s’appelait tout bêtement « 10 questions à… » à qui ? se demandait-elle… Quand le jingle fut lancé, elle s’aperçut qu’elle était vraiment la vedette ce matin, car le titre de l’émission avait changé spécialement pour elle : « 10 questions à Madame la Ministre du Logement ». Le journaliste qui l’interviewait était gentil, plein d’attentions, il lui avait offert un thé aux agrumes, il y avait quelques viennoiseries sur la table et du jus d’orange… mais pas de Crousty Crips Chocolat Noir, elle adorait les Crousty Crips Chocolat Noir, sa maman en avait toujours une boîte pour elle, elle en avait fait livrer au Ministère.

  • Madame la Ministre, bonjour. Je suis très heureux de vous recevoir ce matin ; vous connaissez, je pense, le principe de l’émission, je vous pose dix questions, dix questions que des milliers d’auditeurs se posent et vous y répondez, sans langue de bois…

Sans langue de bois ?… de quoi voulait-il parler ?…

  • … vous n’avez droit qu’à une seule réponse, de la longueur que vous souhaitez… dès que vous vous taisez, je lance la question suivante… Voici la première : le gouvernement a promis de s’attaquer à la délicate question des personnes à faibles ressources, pour lesquelles le logement est un problème majeur… Les APL n’ont pas été revalorisées depuis maintenant près de 5 ans, leur donnerez-vous enfin un coup de pouce ?
  • Les… les appels… 
  • Les Aides Personnalisées au Logement…
  • Oh, oui, j’avais mal compris, je regardais si mon thé était bien infusé… Oui, les Ap… les aides personnalisées… Et bien, figurez-vous que oui, nous avons bien l’intention d’aider les personnes à mieux se loger. Connaissez-vous cette magnifique émission « Décor’et Vous »… j’ai rencontré Annie, son animatrice pas plus tard que la semaine dernière, elle est vraiment gentille… et simple… et là, comme vous me le dites, oui, ce serait bien si nous pouvions multiplier ces magnifiques initiatives, aider les gens à refaire leur décoration, pas seulement parce que comme ça, ils arriveront mieux à revendre leur bien sur le marché, mais aussi, tout simplement pour le plaisir. Moi, par exemple, quand j’ai emménagé dans mon nouvel appartement, j’ai tout fait refaire, la décoration, mais aussi le mobilier, ma chambre est fuchsia avec un grand lit, 240 sur 200 et plein de coussins partout… Annie, la décoratrice m’a promis de passer et de me donner des conseils… elle est vraiment gentille, vraiment…
  • Oui… bien, Madame la Ministre, vous n’avez rien d’autre à nous dire sur cette première question ? Vous connaissez le principe de notre émission, une question, une réponse et une seule, pas de débat… je… je passe à la question suivante… une question sur un autre sujet d’actualité, celui des SDF… Comme vous le savez de plus en plus de nos concitoyens, y compris des personnes qui ont un travail, mais avec des revenus trop faibles, n’arrivent pas à se loger… de plus en plus on voit des gens n’avoir d’autre choix que vivre dans la rue, dans le meilleur des cas dans leur voiture… Que compte faire le gouvernement pour résoudre ce problème de société important ? Vos prédécesseurs n’ont pas fait grand-chose, il faut le dire…
  • Tout à fait, Rémy… je vous appelle Rémy… vous m’êtes vraiment très sympathique. Eh bien là, pareil, nos équipes de décorateurs seront aussi à la disposition de tous ces gens pour égayer leur… pas leur logement, vous me dites qu’ils n’en ont pas… je suis surprise quand même… moi, je ne pourrais pas… mais peu importe… Oui, je m’y engage, nos équipes de décorateurs et j’en parlerais dès que je la reverrais, à Annie, elle est vraiment gentille et très simple vous savez, pourront aussi se mettre à disposition de ces personnes pour changer leur environnement, la décoration intérieure de leur voiture par exemple ou je ne sais pas… les murs qui les entourent avec des couleurs gaies, des couleurs à la mode, des éclairages qui font pshitt…
  • Euh… Madame le Ministre…
  • Madame LA Ministre !
  • Je… je ne sais pas si vous avez bien compris ma question… Madame la Ministre… mais vous connaissez le principe de l’émission… je… je passe à la question… suivante ?…
  • Mais bien sûr, bien sûr, je suis là pour ça… Allez-y… je m’amuse vraiment beaucoup… vos viennoiseries sont vraiment très bonnes. Chez qui vous fournissez-vous ?
  • Oui, je vous comprends, quand on connait une bonne adresse, on hésite toujours à la partager et là, à la radio, avec tous les auditeurs qui écoutent… Vous me le direz tout à l’heure, quand nous en aurons fini, Rémy. Alors, la prochaine question… Au fait, au bout de combien de bonnes réponses est-on sûr de revenir en deuxième semaine ?
  • Je… je vois que vous ne manquez pas d’humour, Madame la Ministre… 
  • Ah, Rémy, si vous saviez… j’ai toujours adoré m’amuser, pas vous ?… D’ailleurs, c’est toujours ce que me disait Hubert, quand j’ai commencé de travailler avec lui… « tu verras Anne-Cindy, on va bien s’amuser ! »
  • Hubert, le Premier Ministre ?
  • Ah, celle-là de question, elle est facile… Oui, c’est le Premier Ministre.
  • Nous en sommes à combien… c’est la quatrième de question maintenant ?…

Rémy avait levé la main en direction du technicien qui assurait le direct, lui demandant de se préparer à toute éventualité :

  • Madame la Ministre… souhaitez-vous que nous continuions… vous êtes… souffrante ?…
  • Mais pas du tout, Rémy, pas du tout, je m’amuse vraiment beaucoup dans votre jeu. Il me reste encore 7 questions, c’est ça ?…

Rémy prit une décision qu’il n’avait jamais prise auparavant, il décida d’arrêter l’interview, enjoignant au technicien de lancer une chanson… ça ne lui était jamais arrivé en 15 ans de carrière de couper l’une de ses émissions par une chanson, jamais il ne s’était retrouvé en telle situation, un homme politique, une femme politique en l’occurrence, qui pète un plomb en plein direct, saoule peut-être… s’il cherchait souvent à déstabiliser ses interlocuteurs, c’était aussi un vrai professionnel et là, il savait que quelque chose ne tournait pas rond… il ne savait quoi…

Anne-Cindy était furieuse… elle avait été disqualifiée dès la troisième question… pourtant elle avait tout juste. Résultat elle s’était fait copieusement enguirlander par Hubert et maintenant on parlait même de démission… Ça n’était qu’un jeu, quand même ! Et la presse s’en mêlait, qu’est-ce qu’ils étaient méchants… que ne disait-on sur elle… certains même se gaussaient de son prénom… ah, là, là, tout ça pour un jeu radiophonique… Il n’était pas question qu’elle démissionne… ça non ! On devrait toujours pouvoir faire une deuxième tentative… un joker, une carte chance…

Anne-Cindy pleurait, mais au milieu de ses larmes, un petit rayon de soleil émergea : elle venait de lire un long article dans Le Monde, c’était la première fois qu’elle arrivait à lire un article jusqu’au bout dans ce journal. Cela faisait des jours et des jours que la presse la trainait dans la boue, disait les pires horreurs sur elle et même sur Annie, l’animatrice de « Décor’ et Vous » dont l’émission avait été arrêtée sans raison. L’article dans Le Monde était signé d’une grande dame, elle ne la connaissait pas, mais c’est ce qu’elle en avait déduit, Elsa Bardinte, elle était gentille avec elle dans son article, c’est ce qu’elle avait fini par comprendre. Elle disait qu’il ne fallait pas la mépriser, Anne-Cindy était bien le résultat de cette stratégie multimillénaire des hommes de rabaisser la femme, de l’éloigner de son pouvoir et quand, grâce au combat des féministes, Elsa Bardinte en était une, il avait fallu que les hommes acceptent des femmes à leurs côtés dans les couloirs du pouvoir, quand il avait fallu qu’ils partagent 50 / 50, ils avaient élaboré la plus abjecte et la plus insultante des stratégies, ne pousser autour d’eux, ne nommer aux places dorées du pouvoir que des femmes sans envergure, faibles, idiotes mêmes, quitte à les encourager à le devenir encore plus si nécessaire, combien de ministres femmes n’avaient été que des idiotes, presque toutes, disait Elsa Bardinte et les rares exceptions, celles qui avaient échappé aux pronostics, étaient rares, très rares, elle citait souvent une certaine Simone Weil… Ce que concluait Elsa Bartinde c’était qu’Anne-Cindy n’était pas à blâmer, mais bien le système machiste qui l’avait poussée en avant en parfaite connaissance de cause, avait fait en sorte qu’elle ne fasse surtout rien pour se défaire de ses petits cotés « midinette » et maintenant que leurs manigances se retournaient contre eux, ils la livraient à l’hallali… 

Anne-Cindy se préparait, elle devait rencontrer Hubert, le Premier Ministre, pour lui remettre sa démission, car elle avait dû finir par l’accepter, depuis une semaine déjà, son téléphone, son I-phone, ses mails ne parlaient que de ça, la suppliaient ou lui ordonnaient, gentiment quelques fois ou méchamment la plupart du temps, de partir. Elle avait pris sa décision après avoir lu l’article d’Elsa Bardinte, elle se reconnaissait dans la description qu’elle faisait d’elle, elle savait qu’elle aurait pu faire autrement, on lui avait laissé croire que c’était parfait ainsi ; Anne-Cindy comprenait maintenant que l’on s’était joué d’elle, elle et ce qu’elle était, elle n’était pas si cruche qu’ils le pensaient tous, elle avait joué le jeu que l’on attendait d’elle… Elle avait envoyé un sms à Hubert pour lui dire qu’elle avait écrit sa démission et qu’elle arrivait pour la lui présenter. Elle avait rédigé une lettre toute simple, sans fioritures, ni photos, ni dessins, ni graphiques 3D : elle partait, sans un mot de plus. La rencontre avec Hubert fut brève, il ne se leva même pas de son bureau pour l’accueillir et prendre sa lettre qu’il ouvrit brièvement, en prit connaissance et froidement lui dit :

  • Vous m’avez beaucoup déçu, Anne-Cindy. Je ne vous retiens pas. Allez-y.

Devant le perron du Palais du Premier Ministre se tenait une meute de journalistes, les flashes crépitaient de partout, un fouillis de micros se précipitait, les caméras tournaient, les questions, les cris fusaient. Anne-Cindy s’arrêta en haut des marches, la vue encore brouillée par les larmes ; un observateur attentif, mais il n’y en avait pas parmi les journalistes présents, on n’en a pas trop le temps dans ce métier, aurait aperçu une à peine esquisse de début de sourire fugace. Anne-Cindy déposa son sac à main qu’elle portait en bandoulière par terre puis déboutonna son manteau printanier, heureusement il ne faisait pas trop froid ce matin-là, un temps d’avril ; elle plia soigneusement son manteau et le posa sur son sac, à terre. Redressée, elle entreprit de dézipper un petit gilet noir à manches longues en panne de velours, qu’elle plia aussi soigneusement après l’avoir enlevé et qui rejoignit le manteau. Anne-Cindy était maintenant en tee-shirt, un tee-shirt tout simple, uni, noir également, on pouvait voir, tous les journalistes l’avaient vu, mais ils continuaient à faire consciencieusement leur travail, hurler des questions, demander des exclusivités, brandir leur micro, prendre des photos en mode rafale, qu’Anne-Cindy ne portait pas de soutien-gorge dessous. Saisissant son vêtement au-dessus des hanches en croisant les mains, Anne-Cindy releva doucement les bras et passa son tee-shirt par-dessus sa tête. Elle ne prit pas le temps de le replier comme ses autres vêtements et le laissa choir au sol, fixant ce qui était devant elle, les bras le long du corps, torse nu… Sur ses seins, sur sa peau, sur son ventre, au rimmel noir était écrit en grandes lettres : 

« JE M’APPELLE ANNE-CINDY

JE SUIS UNE FEMME

JE N’AI PAS A EN AVOIR HONTE »

À une très brève accalmie succéda un déluge indescriptible, flashes, questions de plus belle, Anne-Cindy entendit même quelques insultes, et un premier applaudissement suivi de nombreux autres : au fond, derrière le mur des journalistes qui s’agitaient en tous sens, il n’y avait plus de femmes parmi la meute, plus une seule, toutes, elles s’étaient regroupées plus loin, il y avait aussi d’autres femmes qui les avaient rejointes, qui travaillaient ici, deux policières aussi et une gendarme, toutes applaudissaient en silence ; il y avait même la blonde de la Préfecture avec laquelle elle s’était pris la tête un jour… que faisait-elle là ?… Elle aussi applaudissait !

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

 

 

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